La Vie Intellectuelle
Paris, 1er aout 1938
 
10 année
pages 276-282

Les lettres et les arts

«Le hasard m'a fait retrouver, il y a quel-ques mois, un article de Miguel de Unamuno intitulé Hispanidad et publié dans la revue de Buenos-Aires Síntesis, numéro de novembre 1927, pp. 305-310. Je n'ai pas rèsité au désir de le traduire, tant il m'a paru caractéristique de la pensée et de la manière de l'auteur, tant il n'a paru surtout de nature à éclairer une tragique actualité. Puisse-t-il montrer au lecteur, par son caractère même, que les problèmes espagnols ne doivent être pensés et jugés qu'en termes espagnols!
On a dit souvent qu'il y avait chez l'inoubliable «don Miguel» un tempérament de grand hérésiarque. Ce rappel suffira pour faire comprendre que ni la revue ni le traducteur ne sauraient prendre à leur compte une exégèse et une théologie qui demeurent très personnelles.» (Robert Ricard.)

Miguel de Unamuno

«Hispanité»

Je dis «hispanité» et non «espagnolité», pour m'en tenir à la vieille conception historique et géographique de l'Hispania, qui englobe toute la péninsule ibérique, l'Ibérie occidentale –car il y en a eu une autre, l'orientale–, l'Extrême-Occident et qui, peut-être à cause de cela, puisque les extrêmes se rejoignent, rejoignit l'Extrême-Orient. Rappelons-nous que les Portugais, les Extrême-Occidentaux de notre Extrême-Occident, ceux qui n'avaient vu que le coucher du soleil sur leur mer natale, partirent, fonçant à travers la mer ténébreuse, pour voir le soleil se lever sur celle-ci, pour créer un Empire du Soleil Levant. Et à leur suite Colomb, le Juif, au service de la Castille, la haute terre, s'en alla vers le couchant pour chercher le pays du soleil levant. Et il rencontra les Indes occidentales. Occidentales?

Je dis «hispanité» et non «espagnolité», pour inclure toutes les familles, toutes les races spirituelles, celles qu'a faites l'âme terrienne –peut-être vaudrait-il mieux dire terreuse– et en même temps céleste de l'Hispania, de l'Hesperia, de la péninsule du soleil couchant, entre autres les orientaux hispaniques, les Levantins, les gens de langue catalane, ceux qui s'en allèrent, face au soleil levant, à la conquête du duché d'Athènes.

Et en parlant d'«hispanité» je veux parler d'une catégorie historique, par conséquent spirituelle, qu'a faite en s'unifiant l'âme d'un territoire avec ses contrastes et [277] ses contradictions intérieures. Car il n'y a d'unité vivante que celle qui renferme des oppositions intimes, des luttes intestines. Et l'unique guerre féconde est la guerre civile, celle de Caïn et Abel, celle d'Ésaü et Jacob, la guerre non seulement fraternelle, mais jumelle.

Un territoire a une âme, une âme faite par les hommes qui sont nés de lui. Et lorsqu'un territoire est, comme celui de l'Hispania, pétri d'oppositions intimes, oeuvre de Dieu, ses enfants sont des enfants d'opposition. Ils ont l'âme de Job.

Sur peu de peuples la terre, divine –ou, si l'on veut, démoniaque: c'est la même chose–, a laissé une empreinte plus profonde que sur les peuples pétris par l'Hispania. Parlant de l'Aragon, Waldo Frank écrit que «tout y est poussière, sauf le peuple, qui est limon: du limon rôti au soleil». Tel fut Adam, d'après la légende biblique. Et ce n'est pas seulement l'Aragonais, c'est l'Espagnol du Centre, celui des steppes ou des montagnes ou des fleuves, qui est ce qu'il y a de plus fait de terre. Frank observe encore qu'il est plus géologique que végétal ou animal. Il est de roc. D'autres Hispaniques, qui se sont faits dans un pays plus vieux, plus ravagé, plus végétalisé, comme il nous arrive à nous les Basques, ont changé de règne. Il y a dans les Soledades de Góngora un vers étonnant sur ce pays où j'écris. C'est celui où il dit:

Des Pyrénées la verte cendre.

Mais dans cette cendre verte des Pyrénées basques, où je suis né et où je suis devenu enfance et jeunesse{1}, noyau de l'âme, je me rappelle mes trente-deux ans [278] –presque la moitié de ma vie– de rocailleuse Castille, dans le bassin de ce Duero (Douro) auquel va le Tormes{2}. C'est là que se dessécha et se durcit en moi ce noyau de l'âme pour me maintenir celle-ci bien droite en face de Dieu.

Terreuse, rocailleuse, oui, l'Espagne intérieure. Ses villages sont baptisés dans la poussière ou dans le sable, comme d'autres dans la nuée ou dans la mer, ainsi que le disait l'apôtre Paul (I Corinthiens, X, 2), l'Apôtre qui voulut venir en Espagne (Romains, XV, 24-28). Il se sentait appelé par l'âme du pays des contradictions. Et c'est bien ici qu'il aurait compris tout ce qu'il avait dit lorsqu'il disait: «Malheureux de moi! Qui me délivrera de ce corps de mort?» (Romains, VII, 24). Du corps? Mais est-ce que le corps n'est pas âme?

Dans cette âme matrice –et maternelle– qu'est le centre de l'Hispania, plateaux du Duero et du Tage, avec Gredos comme épine dorsale, s'est pétri un peuple qui est de la terre, mais se détache d'elle. Le paysan de l'Hispania centrale a été un pasteur, un pasteur vagabond comme le pasteur d'Asie qui interrogeait la lune sur son destin et qu'a chanté Leopardi, un pasteur qui à la fin s'enracina. Mais, toujours, même sédentaire, son âme reste transhumante –errante jusque dans la cellule d'une Chartreuse. Il n'est que campé et vit plus sous le ciel que sur la terre. De là le conquistador.

Les gens de la côte, ceux qui se sont faits dans le sein de la mer, les marins, découvrirent ou colonisèrent un nouveau inonde. Mais le conquérir? Pour le conquérir, il fallut ceux de l'intérieur, les gens d'Extrémadoure, les hommes détachés de la terre, qui sont les maîtres de celle-ci, et non ses esclaves. C'est ce qui était déjà arrivé [279] avec les Doriens. Les Ioniens, les gens de la côte, habitués à jouir de la vie qui passe, les enfants de la mer élevés sur ses bords, avaient peur d'elle: Ulysse tenait la mer en horreur. Ce furent les gens de l'intérieur, ceux qui venaient des steppes et des montagnes en conquérant la terre, qui s'arrêtèrent lorsqu'ils arrivèrent à la côte et qui obligèrent les gens de la mer a les faire passer plus loin. Aucun enfant de la mer, aucun homme de la côte n'aurait eu l'idée qu'eut l'«extremño» Cortés, conquistador, de brûler ses vaisseaux.

Frank écrit des montagnards du Haut Aragon qu'ils ont «des vertus minérales», et que, lorsqu'ils marchent, «leur allure lente et gauche donne l'impression que ce sont des pierres qui se déplacent». L'aveugle-né guéri par le Christ voyait les hommes comme des arbres qui se promenaient (Marc, VIII, 24). Néanmoins, sur ce roc et de son usure il naît une terre qui produit un peu d'herbe. Pauvre herbe, mais qui suffit pour s'asseoir un moment, tandis que l'heure passe, afin d'entendre la Parole. Dans le quatrième Évangile, où l'on nous raconte comment Jésus fit asseoir la foule qui le suivait, l'évangéliste ajoute: «Il y avait beaucoup d'herbe en cet endroit» (Jean, VI, 10). Herbe fraîche au printemps, tapis de verdure pour le moment de recueillir le pain du ciel, et de jouir de Dieu qui est lumière (I Jean, I, 5). Et ces hommes des plateaux et des montagnes du cœur rocailleux de l'Hispania franchirent la mer pour aller conquérir, pour aller combattre, pour aller porter au-delà de l'Océan leurs guerres civiles, mais aussi pour aller s'asseoir sur l'herbe vierge de la pampa et écouter, sous la Croix du Sud, le chant de nouvelles étoiles.

Cette terre sous le ciel, cette terre pleine de ciel, cette terre qui, étant un corps et parce qu'elle en est un, est une âme, cette terre fit du latin un certain nombre de langues, [280] de romances. Elle a fait le catalan et l'aragonais et le léonais et le bable{3} et le castillan et le galicien et le portugais. C'est de ceux-ci que naquirent les idiomes littéraires et officiels. Et ces langues sont les races. Raza, mot castillan –raza est comme une raie ou une ligne (de là lignage); on dit en Castille «une raza de soleil», et l'on appelle raza chaque fil d'un tissu–, mot castillan qui est passé dans presque toutes les langues européennes. Mais, plus que race de sang, plus que ligne de sang, c'est une race de langue.

Et une langue, c'est une pensée, c'est un sentiment commun, c'est une philosophie, et même une métaphysique. Il ne divaguait pas tellement celui qui a dit que le cartésianisme, c'est la langue française pensant l'univers, et l'hégélianisme la langue allemande exerçant la même fonction. Et la langue castillane? Est-ce qu'elle n'a pas pensé –et, par conséquent, senti– l'univers? Je lisais il n'y a pas longtemps une histoire de la philosophie en tant que recherche de la vérité, et dans cette histoire, écrite par un Allemand, figuraient –je crois bien que c'était la première fois– des penseurs, des philosophes et, si l'on veut, des métaphysiciens espagnols. Et qui donc? Loyola, Cervantes, Calderón, au-dessus du Père Suárez, le Grenadin, qui écrivait en latin. Et si, d'habitude, nos mystiques ne figurent pas dans les histoires de la philosophie –qui sont plus des histoires des systèmes philosophiques que de la philosophie elle-même–, c'est parce que les historiens de la philosophie ne savent pas les comprendre immédiatement, sans les traduire à l'algèbre philosophique qui est leur propre langue. Mais cela commence à passer et notre heure approche peu à peu.

Il y a aussi une philosophie catalane, une philosophie [282] de la côte orientale, celle de l'insulaire Raymond Lulle et d'Auzias March, et il y a une philosophie galaïco-portugaise, une philosophie de la côte occidentale, celle de Bernardim Ribeiro et celle d'Antero de Quental. Philosophies hispaniques elles aussi.

Et y a-t-il un lien qui unit ces oppositions et ces contradictions intimes de l'Hispania? Y a-t-il une âme –une âme de contradiction– qui fait l'unité, l'«hispanité»? Une âme de contradiction est une âme prophétique. Le prophète qui sent au-dedans de lui-même la contradiction de son destin se dresse en face de Dieu, le soumet à des questions, à un examen, à un procès, à une enquête. C'est ce que j'ai appelé ailleurs le sentiment tragique de la vie. Le prophète, le peuple prophétique ont le sentiment de la responsabilité de Dieu. Et ils ont le sentiment de la justice.

La justice, c'est, dit-on, de donner à chacun le sien, suum cuique tribuere, ce qui implique le suum, le sien, le possessif, et le quisque, l'individu conscient de soi-même, la personne. L'expression «justice sociale» n'a pour ainsi dire aucun sens: toute justice est individuelle. Et pour un peuple comme pour un homme, prophétique, justicier, Dieu est un quisque, un individu, et un individu responsable. C'est pourquoi le prophète peut demander à Dieu «Pourquoi m'as-tu abandonné?». Il peut lui réclamer des comptes.

L'Hispanité assoiffée de justice absolue s'est répandue au-delà de l'Océan, à la recherche de son destin, à la recherche d'elle-même, et elle a rencontré une autre âme de terre, un autre corps qui était âme, elle a rencontré l'Américanité. Qui cherche aussi son propre destin. Et qui le cherche dans la justice. Dans la connaissance? Non, mais dans la possession. Ou, mieux, dans la connaissance en tant qu'elle est possession. Possession de possesseur et [282] non de possédé, car il faut être les maîtres de la vérité, et non ses esclaves.

Les autres peuples, ceux qui lapident les prophètes, ceux de la science et des normes objectives, ceux de la civilisation qui va contre la barbarie, opposent l'ordre à la justice. Seulement, bien qu'ils soient les spécialistes de la définition, ils n'ont pas su nous définir l'ordre. C'est peut-être le binôme de Newton avec ses puissances ascendantes et descendantes.

Une autre fois je reviendrai sur cette question de la justice et de l'ordre.

Au bout du compte, qu'est-ce donc que l'«hispanité»? Ah! si je savais ce qu'elle est… Mais non, il vaut mieux que je ne le sache pas, que j'y aspire, que je la désire, que je la cherche, que je la pressente, car c'est le moyen de la faire en moi-même. Et ici, dans ce coin de mon terroir natal, assis sur l'herbe que me donne «des Pyrénées la verte cendre», en face de la mer maternelle, sous le ciel du Chariot, je cherche dans l'abîme profond de ma race, dans mon cœur millénaire, le Dieu hispanique qui doit me répondre de mon destin.

Hendaye, 18 aoùt 1927.

Miguel de Unamuno
(trad. Robert Ricard.)

{1} Allusion à l'ouvrage de l'auteur intitulé Recuerdos de niñez y de mocedad (N. T.).

{2} Rivière qui passe à Salamanque (N. T.).

{3} Parler des Asturies (N. T.).

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